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Ce matin, votre serviteur s'est levé avec le cœur gros. Que voulez-vous, je m'étais couché hier soir l'âme légère, fort d'une confiance inébranlable en la classe politique, en sa volonté de rendre au pays son statut de terre des Lumières, et ce via l'intégrité notoire et exemplaire dont elle a toujours su faire preuve, au service de l'humanisme et de l'équité. Et aujourd'hui, patatras! Je découvre qu'après les prêtres pédophiles, les présidents normaux et les patrons de bars buveurs d'eau, voilà que désormais, il se trouve, parmi nos hommes et femmes politiques, des personnes malhonnêtes. J'aime autant vous dire que ça m'a fait un choc.

Bien, où en sommes-nous de cette "affaire Cahuzac"?

Déjà, une chose est sûre, monsieur Cahuzac a un casier judiciaire vierge. Vous pensez bien que dans le monde où l'on vit, il ne serait venu à l'idée de personne d'embaucher un ministre du budget repris de justice. Le hic, c'est que monsieur Cahuzac est tout de même, pour paraphraser Coluche, un repris de justesse... Lisez plutôt: http://www.ladepeche.fr/article/2007/11/10/223413-jerome-cahuzac-reconnu-coupable-mais-sans-peine.html

On le découvre dans cet article de la Dépêche: J. Cahuzac déteste la médiocrité. Rendons hommage à ce noble penchant et continuons donc, pour nous élever, à effeuiller les petits aspects méconnus de la biographie de l'intéressé. Ainsi donc, cette sombre histoire de travail dissimulé aurait fini devant un tribunal correctionnel du fait d'une lettre anonyme. J'ai peine à croire que de telles choses puissent arriver en France, tant il est vrai que la lettre anonyme ne fait vraiment pas partie de notre culture nationale, sauf peut-être quand il est question d'occupation allemande ou de dénonciation au fisc. Reste que comme moi aujourd'hui, J. Cahuzac a ainsi eu l'occasion, en 2007, de redécouvrir que la vie politique pouvait compter son lot de vacheries, coups bas et autres boules puantes. J'écris "redécouvrir" car ce secrétaire d'Etat qui, sous Evin et Rocard, négociait avec les laboratoires pharmaceutiques, et qui, viré le 15 mai 1991 de son ministère, subissait un contrôle fiscal le 20, avait eu certains avant-goûts de l'ambiance qui règne dans le carré des dirigeants. Il savait donc avant moi qu'il y avait des salauds en politique. Je le note...

Ce constat étant établi, je me trouve dans la situation un peu pénible du bisounours perdu dans l'univers de Michel Berger, et qui sent confusément que...

Il se passe quelque chose à Monopolis
Cette ville où il n'arrivait jamais rien
Où l'on n'appelait la police
Que si l'on avait perdu son chien

Bref. Je vais arrêter de vous chanter la ritournelle du ravi de la crèche, on pourrait finir par y croire. Un ministre du budget, qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que ça fait? Puisons l'information à la source, c'est à dire le décret n° 2012-796 du 9 juin 2012 "relatif aux attributions déléguées au ministre délégué auprès du ministre de l'économie, des finances et du commerce extérieur, chargé du budget": http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000025990799&dateTexte=&categorieLien=id

Explication de texte: un gouvernement, c'est un réseau de fusibles. Eh bien là, on découvre en somme que le ministre du budget n'est autre que le fusible du ministre de l'économie, des finances et du commerce extérieur, qui, lui-même, est le fusible du Premier ministre et du locataire de l'Elysée. J. Cahuzac occupait un poste à risque, où l'on est soumis à des pressions intenses, car on est celui qui tient les cordons de la bourse, celui qui propose les restrictions et les largesses, et donc celui qui attire sur sa tête les feux nucléaires des divers cercles d'influence qui s'arrachent les financements publics. Ces lobbies comptent (liste non exhaustive) des politiques de haut rang et notamment des ministres, des hauts fonctionnaires, bon nombre de chefs d'entreprises de France comme de l'étranger dont le chiffre d'affaires dépend des budgets que tel ou tel ministère veut bien dépenser à leur profit, des Etats même, et bien sûr certains réseaux médiatiques dévoués. Suivez-vous le cheminement de ma pensée?

Rubik Cube

Eh bien figurez-vous que j'ai du mal à croire ce que je vois. On me livre l'image d'un ministre malhonnête parmi les vertueux, pris la main dans le pot de confiture alors qu'il prônait le régime sec et l'ascèse fiscale pour ses concitoyens. Ce vieux guerrier des paniers de crabes aurait été suffisamment naïf pour croire qu'à son poste et par les temps qui courent, son compte en Suisse non déclaré au fisc français resterait indétecté? D'autant que, de toute évidence, il y avait du monde dans la confidence, à en croire la teneur de la conversation téléphonique enregistrée, et le témoignage de l'avocat Philipe Péninque relaté ici: http://www.lepoint.fr/politique/l-avocat-qui-a-ouvert-le-compte-de-cahuzac-dit-ignorer-qu-il-n-etait-pas-declare-04-04-2013-1650060_20.php

Tout, dans le traitement public de cette affaire, sonne faux. Au gouvernement, personne ne savait. Dans l'opposition non plus. Au FN, en dehors de P. Péninque, on ne savait pas. Au sein des administrations et institutions qui essayaient de sauver leur budget sur le dos des petits camarades, on ne savait pas. Parmi les industriels bien placés dans les cercles d'influence divers et variés, on ne savait pas. Dans les 700 "comités Théodule" de la république, auxquels J. Cahuzac s'était promis de faire la chasse, on ne savait pas. Dans ce monde où les grands et petits pontes se font un devoir de tout savoir sur tout le monde de sorte à pouvoir faire chanter les casse-pieds le cas échéant, tout le monde ignorait donc que ce vétéran de l'ère Rocard, ce chirurgien plastique fortuné et reconnu jusqu'au Moyen-Orient, ce distingué client des plus prestigieux établissements du XVIème arrondissement, possédait des fonds non-déclarés à l'étranger. Il a fallu qu'un investigateur de Mediapart ait une intuition géniale un beau matin en allant à la machine à café pour que le pot aux roses qu'ignoraient tous les influents de France et de Navarre soit découvert. 

Qu'on pardonne mon scepticisme, mais c'est plus qu'un doute qui m'étreint. En outre, quand on a des cadavres dans les placards et qu'on accepte néanmoins les postes à haut risque,  c'est que soi-même, on en a quelques savoureuses à balancer sur ses petits camarades. C'est la dissuasion nucléaire des milieux influents: je sais que tu sais, tu sais que je sais, vivons donc en paix... Supposition, me direz-vous? Non, connaissance de certaines constantes qui traversent l'Histoire du monde, que l'on retrouve à travers les biographies de tous les hommes influents depuis l'antiquité. Depuis la nuit des temps, l'homme de pouvoir doit, pour conserver une certaine liberté de manoeuvre, connaitre les casseroles que traînent ses collègues de tous bords. Et, ça va de soi, tâcher de ne pas avoir plus de casseroles que les copains car on pencherait alors du côté où l'on va tomber. Or, J. Cahuzac a, d'une manière ou d'une autre, subi la rupture de ce fragile équilibre. J'en veux pour preuve qu'à l'heure où je vous écris, il n'a encore balancé personne...

Alors, que ne nous dit-on pas? Car après tout, le plus intéressant, c'est généralement ce qu'on nous cache. Sinon on ne le cacherait pas, n'est-ce pas? Premier détail croustillant qui échappe à notre soif de savoir: d'où vient le missile qui a frappé J. Cahuzac en pleine figure? De la droite, serait-on tenté de dire? Le scénario n'est pas déplaisant, et que Michel Gonelle, ancienne figure du RPR puis de l'UMP dans le Lot et Garonne, ait contacté l'Elysée  pour authentifier l'enregistrement litigieux, voilà qui pourrait laisser à penser que la boule puante venait de la droite. Pourtant, quelle ne fut pas la surprise de votre serviteur quand, alors que Marine Le Pen exigeait la dissolution de l'Assemblée nationale, Jean-Pierre Raffarin est sorti de sa réserve pour affirmer qu'un remaniement ministériel suffirait, car "nous ne sommes pas prêts pour la tenue d'élections" ! De mémoire de spectateur passionné de la scène politique depuis le début des années 1980, on n'avait jamais vu un groupe parlementaire refuser la dissolution quelques jours après avoir déposé et défendu une motion de censure! Pour un peu, on aurait l'impression que l'affaire Cahuzac les dérange dans leur remise en ordre de la maison UMP, laissée en piètre état après une chaotique vendetta interne... On veut bien croire que ça vienne d'eux, après tout: peut-être nettoyaient-ils leur tire-boulette après une vague d'assassinats politiques fratricides, et le coup sera parti tout seul...

 

Mais alors qui? Voyons d'où vient l'enquête assassine: Mediapart. Voyons donc qui dirige cette structure. Nous n'avons pas là, c'est le moins qu'on puisse dire, une émanation du bureau national de l'UMP... Un soir, écoutant France Info d'une oreille distraite, j'entendais Edwy Plenel souligner, en gage d'indépendance, que Mediapart avait non seulement été acteur dans des affaires "de droite" (Bettencourt...), mais aussi "de gauche", avec J. Cahuzac. Certes. Qu'il le fasse remarquer m'a tout de même fait un drôle d'effet. Il n'est pas courant pour un patron de presse, notamment celui-là, de brandir une tête tranchée en se réjouissant de ce qu'elle soit de gauche. 

Bien sûr, il y a la piste des ministères menacés par les coupes budgétaires. Cela dit, qu'on me pardonne si je privilégie un instant l'intuition aux dépens de la raison, mais il me semble particulièrement farfelu d'envisager, par exemple, un complot de Jean-Yves Le Drian, des armées et de Nexter pour sauver le porte-avions Charles de Gaulle menacé de chômage technique. D'autant que J. Cahuzac était une pièce maîtresse de la machine Hollande. Tout fusible qu'il était, on ne parle pas du premier lampiste venu, qu'on est prêt à craquer comme une allumette pour couvrir ses arrières. D'ailleurs, il fut lui-même couvert du 4 décembre 2012 au 19 mars 2013, dates, respectivement, de la parution du premier article dérangeant de Mediapart et de sa démission du gouvernement. Et quand j'entends Harlem Desir promouvoir un referendum sur la moralisation de la vie politique, je me dis que vraiment, il serait douteux que le missile soit venu de ce coin-là du paysage politico-magouilleur. D'une part, même Harlem Désir sait qu'il est tout à fait ridicule de nous demander, en creux, si oui ou non nous souhaitons que nos élus se goinfrent sur notre dos et cachent au fisc le produit de leurs méfaits. D'autre part, qu'une telle proposition émane de lui prête, pour le moins, à sourire, quand on veut bien se rappeler sa condamnation à 18 mois de violon avec sursis pour recel d'abus de biens sociaux en 1998... Tout ça sent l'improvisation. On s'accroche aux branches, on gère mal la crise, on est aux abois.     

Quant au clan Le Pen, il n'est pas dans ses habitudes de balancer les petits vices des uns et des autres. Le fameux équilibre de la terreur, "je sais que tu sais, tu sais que je sais, vivons donc en paix" ? Peut-être bien. Reste que J. Cahuzac n'est pas le premier magouilleur à traverser le champ visuel du FN. On voit mal pourquoi la famille frontiste aurait traqué ce coquin-là plutôt qu'un autre, et ces gens-là sont des pragmatiques: ils ne font rien sans but, surtout quand ça fait beaucoup de bruit. Si le tumulte actuel profite au FN, ne rêvons pas: il n'avait, comme d'habitude, qu'à attendre la prochaine ânerie pour qu'elle survienne bien vite, pas besoin de se risquer à la provoquer soi-même.

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"Je sais que tu sais, tu sais que je sais, vivons donc en paix". Quelqu'un qui évoluait dans l'environnement de J. Cahuzac n'adhérait pas à ce principe et a préféré "tu sais que je sais, alors lâche l'affaire ou je te balance sans craindre ta riposte". Parce qu'il n'a rien à se reprocher? Ou parce qu'on lui en a déjà tant reproché qu'il n'a plus rien à perdre? Pendant ce temps, une note interne de Bercy, relative aux tractations avec Bernard Tapie et fort embarrassante, entre autres, pour Christine Lagarde, vient d'être exhumée et publiée, fin mars, par... Mediapart. Au grand jeu de ceux qui savent, je me surprends à imaginer qu'un joueur en sache plus que les autres et qu'il ait commencé à casser du politicien pour prouver sa détermination. 

A trop essayer de penser par mes propres moyens, voilà que j'échafaude de bien étranges théories. Ce sera l'occasion pour moi de confronter mes réflexions aux faits. Nous aurons sûrement l'occasion de reparler de tout cela, ne serait-ce qu'en suivant les trajectoires respectives de tout ceux dont nous venons d'examiner sommairement les heurs et malheurs...